La Dominique, surnommée « l’île aux 365 rivières », est un Etat insulaire indépendant niché entre la Guadeloupe et la Martinique. Montagneuse et volcanique, l’île est réputée pour la richesse de ses écosystèmes. Une communauté Rastafari y est présente depuis les années 1960. Ses membres vivent principalement de l’agriculture et de l’artisanat. Aujourd’hui pleinement intégrés à la société dominiquaise et jouissant des mêmes droits que leurs concitoyens, ils ont pourtant été victimes d’une législation répressive entre 1974 et 1981.
Officiellement intitulé Prohibited and Unlawful Societies and Associations Act of 1974, le Dread Act est promulgué par le gouvernement de Patrick John dans un contexte de très fortes tensions sociales, marqué par plusieurs épisodes de violence entre agriculteurs. Cette loi vise explicitement les personnes portant des dreadlocks, appelés localement les « Dreads », membres de la communauté Rastafari. Elle criminalise leur apparence et leurs pratiques culturelles, tout en accordant à l’Etat des pouvoirs très étendus. Elle permet ainsi de nombreuses arrestations arbitraires et des détentions sans procès.
Le mouvement Rastafari dominiquais émerge dans les années 70, dans un pays encore sous administration britannique (l’indépendance n’arrivera qu’en 1978). Son idéologie est nourrie des idées du Black Power et du panafricanisme. Elle sera portée par une nouvelle génération désireuse de bâtir une alternative sociale dans un pays marqué par les inégalités et le chômage. Le Mouvement Rastafari vise à renverser l’ordre colonial. Pour cela, ces jeunes décident de vivre en marge selon leurs règles et valeurs. Ils prônent avant tout le retour à la nature et à l’autonomie alimentaire. Cette culture de résistance n’est pas du goût de l’administration coloniale. Peu organisés et isolés socialement, les adeptes Rastafari deviennent ainsi la cible privilégiée de l’État pendant plus de sept ans.

Le Dread Act, conséquence d’un climat politique manipulé
Au début des années 70, la Dominique fait face à un taux de chômage très élevé notamment chez les plus jeunes. Les disparités de richesse sont importantes, notamment au niveau de l’accès à la propriété foncière qui reste concentrée entre les mains de quelques familles. Les zones rurales manquent de services essentiels et une grande partie de la population vit dans la précarité. Le Labour party au pouvoir peine à répondre aux revendications des travailleurs et syndicats. Au sein de ce climat, les aspirations panafricanistes, les influences du Black Power, suivi du Mouvement Rastafari, offrent aux jeunes Dominiquais un nouveau cadre identitaire et un espoir pour leur avenir. Ces mouvements sont des réponses à un modèle postcolonial jugé inopérant.
Patrick John, parvenu au pouvoir en 1974, a multiplié les états d’urgence et adopté une ligne de plus en plus répressive. Bongo Wa, 72 ans, pionnier du Mouvement Rastafari dominiquais décrit ce basculement : « Patrick John avait besoin de désigner un groupe comme responsable du désordre social. Dans ses discours, il dénonçait une nouvelle tendance violente qu’il attribuait à des « éléments dégénérés ». Il parlait de nous les Dreads, jeunes hommes Rastafari ou assimilés ! Nous étions devenus le symbole d’un prétendu effondrement moral et sécuritaire ». La peur devient ainsi un outil politique qui permet d’occulter les causes réelles de la crise et prépare psychologiquement l’opinion à accepter des mesures d’exception.

Les Dreads incarnent alors une rupture visible avec les normes dominantes : dreadlocks, vêtements non conventionnels, alimentation I-tal, vie communautaire dans les montagnes. Ces pratiques culturelles sont rapidement instrumentalisées pour en faire des indicateurs supposés de dangerosité. Par ailleurs, dans une société en transition, ces marqueurs alternatifs sont perçus par les élites comme une menace directe à l’ordre social.
C’est dans ce contexte que le Dread Act est présenté comme une réponse à la montée de la violence. La loi consacre en réalité la criminalisation d’une identité culturelle. Cette législation d’exception transforme une crise sociale en problème sécuritaire, offrant au pouvoir un adversaire tout trouvé : les Dreads, désormais ennemis de la nation.
Médias, fantasmes et violences d’Etat
Le Dread Act est un instrument de répression immédiate dès son adoption. Les forces de sécurité nationales mènent des opérations dans les montagnes et les villages de l’intérieur du pays. Les rafles se multiplient. Des jeunes portant des locks sont arrêtés sans mandat, fouillés, tabassés et détenus plusieurs mois sans aucun autre chef d’accusation que leur apparence. Les archives judiciaires et certains témoignages évoquent des cas de mauvais traitements, de mutilations, notamment des dreadlocks coupées de force, ainsi que des disparitions lors d’opérations.
Elle autorise les arrestations sans mandat, la confiscation de biens, l’usage élargi de la force et la mise hors-la-loi de groupes entiers sur la base de leur apparence ou de leur mode de vie. Plus grave encore, la loi comprend une clause qui indique qu’aucune poursuite ne pourra être engagée contre les citoyens ou les forces de police ayant tué ou blessé un individu identifié comme Dread. La présomption d’innocence ne cessera d’exister que pour les Dreads. Nom Wed, un ancien du Mouvement dominiquais, témoigne : « J’ai été arrêté à Delices puis emprisonné pendant 9 mois. Quand ils m’ont relâché, je suis retourné dans les montagnes avec plusieurs frères. Il était devenu impossible de vivre librement. La police venait sans arrêt. Un jour, ils ont tiré sur nous. J’ai reçu trois balles dans la jambe et une dans le ventre ».

La Dominique devient alors difficile d’accès pour les membres du Mouvement des îles alentours. Sister Marie, adepte Rastafari originaire de la Martinique, raconte : « Il était impossible d’aller à la Dominique jusqu’en 1995. Il fallait être invité par une association, le gouvernement ou un artiste. Sinon, tu restais dehors. »
L’application du Dread Act alimente un climat de suspicion généralisée à l’échelle nationale et notamment dans les zones rurales où les tensions autour de la propriété foncière sont déjà vives. Les habitants craignent les Dreads, tandis que ces derniers, pourchassés par la police et menacés par certains propriétaires terriens, se méfient de tous. La disproportion des moyens déployés témoigne d’un climat de guerre intérieure, alimenté par la rhétorique alarmiste du gouvernement.
Par ailleurs, les médias contribuent à légitimer la nécessité du Dread Act. Dans les années 1970, les journaux dominiquais adoptent un lexique alarmiste : “terroristes aux dreadlocks”, “dangers pour les touristes”, “groupes violents cachés dans la montagne”. Les faits divers (vols, conflits fonciers ou affrontements entre jeunes et propriétaires terriens), souvent mal vérifiés, sont présentés comme les preuves d’un danger croissant. Dans la presse internationale aussi, les membres Rastafari sont dénigrés. En 1981, Le Monde emploit le terme de “secte rasta” pour désigner des groupes hétérogènes mêlant adeptes Rastafari spirituels, agriculteurs de subsistance et jeunes militants du Black Power. A l’échelle internationale, la Dominique est présentée comme un Etat en péril.

Héritages caribéens et relectures contemporaines
Après l’indépendance de 1978, la Dominique continue de traverser des turbulences politiques qui conduisent à la chute du gouvernement de Patrick John. Eugenia Charles, sa successeuse, arrive au pouvoir en 1980. Elle souhaite rétablir un Etat de droit et améliorer l’image de l’île sur la scène internationale. Son gouvernement abroge le Dread Act en 1981.
Cette abrogation marque une reconnaissance implicite des abus commis par le gouvernement et surtout, l’ouverture d’un espace d’expression pour les adeptes Rastafari. Le pays s’engage enfin sur une trajectoire démocratique et se rapproche des normes internationales des droits fondamentaux. Malgré tout, il n’existe aucune reconnaissance institutionnelle des victimes du Dread Act à date.
Par ailleurs, la loi ne met cependant pas fin aux préjugés. Dans certaines pratiques policières, une méfiance perdure jusqu’à aujourd’hui. Certaines personnes Rastafari dénoncent le fait d’être encore associés à la délinquance, héritage d’une décennie où leur identité a été criminalisée par l’État. Petit à petit, la société dominiquaise commence cependant à distinguer les personnes Rastafari spirituelles et communautaires des Dreads impliqués dans des violences isolés. Cette nuance a longtemps été absente du discours public. Elle permet aujourd’hui aux groupes Rastafari le souhaitant d’investir certains espaces socio-économiques.
Au-delà de la Dominique, cet épisode trouve un écho dans d’autres territoires de la Caraïbe. En Martinique et en Guadeloupe, les années 1980 sont également marquées par des tensions. Cette fois, c’est le cannabis qui sert de prétexte à la stigmatisation et à la répression de la communauté Rastafari. Ras Ali Babar Kenjah, Docteur en sociologie et membre du Mouvement rappelle : « La montée des sound-systems, l’affirmation d’une culture musicale propre et le discours de réappropriation identitaire provoquèrent une panique morale comparable à celle observée à la Dominique, avec des réponses institutionnelles pouvant être très violentes ».


