De Saint-Vincent au Guatemala, les deux mémoires du peuple garifuna

Migrations

Déportés de Saint-Vincent par les Britanniques à la fin du XVIIIe siècle, les Garifunas ont préservé en Amérique centrale une langue et des traditions largement disparues de leur île d’origine. De Yurumein à Livingston, deux siècles d’exil ont produit un singulier renversement : une partie des traditions disparues de l’île d’origine s’est maintenue au sein de la diaspora.

Livingston, 8 janvier 2025.

À l’ombre d’une ruelle, loin du tumulte de la rue principale, Clyde prend quelques instants pour se présenter. Il a 34 ans. Ce n’est ni en espagnol, langue officielle du Guatemala, ni en anglais qu’il choisit de le faire.

Il parle garifuna.

Cette langue arawakienne porte l’héritage des peuples autochtones des Petites Antilles et s’est enrichie, au fil de son histoire, d’apports notamment français, anglais et espagnols. Clyde l’a reçue de ses parents, qui l’avaient eux-mêmes reçue des leurs. Pourtant, sa famille vit à des milliers de kilomètres du berceau de cette culture.

Comme les autres Garifunas de Livingston (un lieu qu’ils appellent « Labuga »), Clyde descend d’un peuple arraché à Saint-Vincent à la fin du XVIIIe siècle par les colons britanniques, puis déporté vers les côtes d’Amérique centrale.

A Saint-Vincent, où la culture garifuna est née, ses descendants tentent de renouer avec une langue et des traditions dont la transmission a été interrompue. À Livingston, les descendants des déportés tentent de préserver une culture dont la transmission s’est maintenue, mais se fragilise aujourd’hui.

De Saint-Vincent (gauche) à Los Angeles (droite)
Copyright : Robert Charlotte

Yurumein, berceau des Garifunas

Avant Livingston, il y avait Yurumein. C’est ainsi que les Garifunas nomment Saint-Vincent, île montagneuse des Petites Antilles où leur peuple s’est constitué à partir du XVIIe siècle, de la rencontre entre des populations africaines et les Kalinagos, les habitants autochtones de l’île.

« Les circonstances exactes de cette rencontre font encore débat », explique l’archéologue et anthropologue Sébastien Perrot-Minnot. Les sources évoquent notamment le naufrage au large de Saint-Vincent d’un navire négrier dont l’origine est incertaine et des captifs ramenés lors de raids Kalinagos contre des implantations européennes dans les îles alentours. Une certitude demeure cependant : dès le début du XVIIe siècle, des Africains vivent parmi les populations autochtones de Saint-Vincent, les Caraïbes dits « jaunes » ou « rouges ».

Luci Colins et son fils
Copyright : Robert Charlotte

Accueillis parmi les Kalinagos, ils en adoptent le mode de vie et les croyances, mais aussi la langue, les techniques de pêche et d’agriculture, la construction des canoës, l’usage médicinal des plantes ou encore les pratiques alimentaires. Des unions se forment. De cette rencontre émerge progressivement une population que les Européens appelleront les « Caraïbes noirs », les Garifunas.

Ce peuple se construit autour de la défense de sa liberté et de son territoire. Pour le photographe martiniquais Robert Charlotte, qui a suivi les Garifunas de Saint-Vincent jusqu’en Amérique centrale et aux États-Unis en 2016, ce métissage est forgé dans « une lutte commune et solidaire contre l’horreur esclavagiste et la servitude coloniale ». Peu à peu, les Caraïbes noirs surpassent en nombre les Caraïbes jaunes, notamment sous l’effet des épidémies introduites par les Européens.

Saint-Vincent reste longtemps hors du contrôle des puissances européennes. Son relief offre un refuge aux Africains fuyant les colonies voisines et, à mesure que leur population augmente, les Caraïbes noirs s’imposent progressivement comme une force militaire et politique. Les Français nouent ainsi une alliance durable avec eux au XVIIIe siècle.

À l’issue de la guerre de Sept Ans, le traité de Paris de 1763 attribue Saint-Vincent à la couronne britannique. L’enjeu est notamment foncier : les Caraïbes noirs occupent des terres fertiles convoitées pour les plantations. Autour de leur chef Joseph Chatoyer, ils résistent. Un traité signé en 1773 reconnaît temporairement une frontière entre leurs territoires et les possessions coloniales, mais la paix ne durera pas.

1797 : deux histoires pour un seul peuple

Après la mort de Chatoyer en mars 1795 et la capitulation des derniers résistants, les Britanniques déportent plusieurs milliers d’hommes, de femmes et d’enfants sur Balliceaux, toute petite île des Grenadines. Malades et affamés, près de la moitié y meurent.

En mars 1797, les survivants sont embarqués et déportés à nouveau. Le 12 avril, un peu plus de 2000 Caraïbes noirs sont débarqués à Roatán, dans la baie du Honduras, à près de 2 000 kilomètres de Yurumein. Navigateurs, pêcheurs et agriculteurs, ils s’installent ensuite le long de la côte caraïbe, du Honduras au Guatemala, au Belize et jusqu’au Nicaragua.

Saint-Vincent (gauche), Bélize (droite)
Copyright : Robert Charlotte

Saint-Vincent : une identité en résurgence

Quelques Caraïbes noirs échappent à la déportation britannique et reconstituent une petite communauté. Réfugiés dans les montagnes de Saint-Vincent commence pour eux aussi une autre histoire de survie.

Malgré leur maintien sur l’île, il y a bien une rupture culturelle et linguistique. Sous domination britannique, langue, croyances et pratiques traditionnelles deviennent des marqueurs de marginalité. L’école coloniale participe à leur effacement. Dans son enquête menée en 2006, Vanessa Demirciyan rapporte que cette stigmatisation a pu aller jusqu’à susciter chez certains descendants une honte de leurs origines. À la fin du XIXe siècle, le garifuna n’est plus parlé sur l’île.

« Il y a eu une rupture dans la transmission des traditions et de la langue après 1797 », explique Sébastien Perrot-Minnot, « ce qui se joue aujourd’hui relève de phénomènes de résurgence et de réappropriation. On a essayé de ressusciter quelque chose qui avait disparu. »

Roatán, Honduras
Copyright : Robert Charlotte

À partir des années 1970, le passé autochtone retrouve progressivement une place dans le récit national. Des associations telles que la Garifuna heritage fondation se créent, les contacts avec la diaspora se développent et Joseph Chatoyer devient un héros national. Une histoire longtemps associée à la marginalité devient source de fierté.

La reconstruction passe alors par ceux-là mêmes qui avaient été chassés. Chants, danses, tambours, récits et pratiques préservés en Amérique centrale retraversent la mer vers Yurumein. La diaspora devient dépositaire d’une partie de la mémoire culturelle de la terre ancestrale.

Robert Charlotte a été frappé par ce paradoxe : « À Saint-Vincent ils n’ont pas la langue, la culture ou la musique, mais ils s’accrochent à leur identité et à leur histoire garifuna ». L’île a perdu une partie de la transmission mais a conservé la géographie de la mémoire : les montagnes des survivants, les villages de leurs descendants, les terres disputées aux Britanniques. Le territoire raconte encore ce que la langue ne raconte plus.

Sur l’île de Roatán, Honduras (gauche) et Los Angeles (droite)
Copyright : Robert Charlotte

Livingston : continuer à transmettre

À plusieurs milliers de kilomètres, l’histoire s’est déroulée à l’envers. Les Garifunas de Livingston ont perdu Yurumein mais ont emporté langue, croyances, savoirs et pratiques.

Le garifuna que Clyde parle encore aujourd’hui n’est plus parlé à Saint-Vincent. Cette continuité se retrouve aussi dans la musique, les pratiques agricoles, les récits et la spiritualité.

À Livingston, le christianisme cohabite avec des croyances ancestrales. Les familles fréquentent l’église sans avoir abandonné certains rituels garifunas, notamment ceux qui entretiennent le lien entre les vivants et les esprits des ancêtres. Sébastien Perrot-Minnot évoque ainsi des arbres plantés en l’honneur de vivants et de défunts, dont l’âme est appelée à rejoindre l’arbre, ainsi que de nombreux mythes fondés sur les héritages kalinagos.

Cependant, cette continuité est fragilisée aujourd’hui.

« Comme partout, il y a des jeunes qui ne transmettent plus la langue ou les traditions », constate l’anthropologue, « ils quittent Livingston pour étudier ou travailler, souvent aux États-Unis ».

« L’un des plus grands défis à Livingston, c’est la migration de nos jeunes », confirme Tomás Sánchez, président du Parlement garifuna du Guatemala. Le manque d’études et d’emplois pousse au départ ceux qui disposent de proches aux États-Unis. « Avec eux partent des locuteurs et se raréfient les occasions quotidiennes de transmettre », déplore-t-il. 

Un descendant Garifuna à L.A, Hoover 48th Street
Copyright : Robert Charlotte

Le paradoxe se répète. L’exil a dispersé les Garifunas tout en contribuant à préserver leur culture. Aujourd’hui, une nouvelle migration, économique cette fois, menace le prolongement de sa transmission.

Associations et organisations communautaires tentent de lutter. Chaque 26 novembre, Livingston célèbre la Journée nationale du peuple garifuna. Un centre culturel soutenu par l’État guatémaltèque organise aussi expositions, conférences et ateliers autour de l’histoire et des croyances garifunas. Par ailleurs, les liens entre les descendants Garifuna se multiplient à travers le monde.

D’après Robert Charlotte, les Garifunas se décrivent comme un peuple « sans terre et sans frontière mais pleinement conscient de ses racines ». Deux siècles après la déportation, les différentes communautés Garifuna de par le monde se rejoignent dans un étonnant mouvement de retour. La diaspora n’est plus seulement celle qui vient chercher ses origines sur la terre ancestrale. La terre ancestrale vient, elle aussi, chercher auprès de sa diaspora une partie de la culture qu’elle a perdue.

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