Madras, bélè et faux cils : le drag martiniquais en mouvement

Arts et Culture, Lutte contre les discriminations et promotion de l’égalité

Le 15 mai 2026, dans les coulisses de l’Ambassade, Diamond, Sherry Jones et SaintClaude achèvent leur métamorphose. Maquillage, faux cils, costumes : dans quelques minutes, les trois artistes martiniquais.es entreront en scène. SaintClaude ouvrira son show par un Mabélo, une danse du bélè traditionnellement construite autour d’un face-à-face entre hommes et femmes. Ce soir-là, deux danseuses seulement se rencontreront. Un changement minime dans la chorégraphie, vertigineux dans ce qu’il raconte de leur démarche : trois jeunes artistes queer bousculent les codes de leur île sans renoncer à l’héritage qui les a construits.

Baby drag deviendra grand·e

Avant les scènes du Boa Rosa, de l’Ambassade et de l’Atrium, il y a eu des salles de répétition, des tutos YouTube et quelques passages sur scène encore hésitants. Diamond, Sherry Jones et SaintClaude ont 26 ans et se connaissent depuis des années. Diamond et Sherry sont ami·es depuis le lycée, SaintClaude les rencontre plus tard à Fort-de-France. Ce qui finit par les réunir tient en quelques mots : « Notre point commun a été la créativité queer », raconte ce dernier. Danse, voguing et culture ballroom deviennent leurs premiers espaces d’expérimentation collective.

Pour SaintClaude, l’histoire commence au lycée, en 2019, où son personnage naît en réaction aux provocations homophobes d’un camarade. Les concours de costumes organisés à l’occasion du carnaval sont un premier espace d’affirmation et d’expression non binaire, où se dessine déjà son goût pour la scène. Quelques mois plus tard, un stage de voguing (danse née au sein de la scène ballroom LGBTQ+ afro et latino-américaine de New York, caractérisée par des poses stylisées et des mouvements inspirés notamment des défilés de mode), vient conforter cet élan. Après le confinement, il poursuit la danse au Campus Caribéen des Arts (CCA) et multiplie les expériences scéniques, avant de rejoindre la France et de fréquenter la scène ballroom parisienne entre 2021 et 2023. De retour en Martinique, il retrouve Diamond et Sherry. « Toutes ces expériences m’ont amené à m’affirmer en tant que performer », explique-t-il.

Diamond et SaintClaude à la Chéri’a en mai 2026

Selon Diamond, la progression vers le drag commence bien avant la scène. Enfant, iel joue aux poupées, les habille et les coiffe, avant d’étudier la couture. RuPaul’s Drag Race et les tutoriels de maquillage sur YouTube rendent ensuite le drag concret : « Je me suis dit : pourquoi pas moi ? Pourquoi ne pas le faire sur mon île ? » En 2022, iel monte pour la première fois sur scène en drag avec Sherry lors du Festival international d’art performance. Verdict de Diamond : « Ce n’était pas bon. » Il faudra apprendre, répéter et faire évoluer ses techniques.

Sherry découvre ainsi ce nouveau terrain de jeu avec Diamond. « Je ne savais pas me maquiller, j’avais envie d’abandonner. » Il persévère.

À mesure que les techniques s’affinent, les personnages révèlent aussi d’autres facettes d’eux-mêmes. Diamond décrit son personnage comme une prolongation d’elle-même pour extérioriser sa féminité. Pour Sherry, la frontière est plus trouble : « Sherry m’a permis d’explorer ma féminité, dans toute sa force et sa dimension divine. » Pour lui, l’artiste et le personnage ne sont ni tout à fait distincts ni tout à fait confondus : ce sont deux êtres qui s’assemblent. Il s’amuse : « Si j’étais hétéro, elle aurait été la femme de ma vie. »

Sherry Jones au Teyat Otonom Mawon, avril 2026
Copyright : Adeline Rapon

SaintClaude, qui préfère se définir comme artist performer, décrit lui aussi une relation poreuse avec son personnage. De nature sensible et plutôt timide, il raconte avoir trouvé avec SaintClaude une personnalité qui s’exprime davantage et prend sa place dans la sphère publique. « SaintClaude a besoin de moi pour exister comme il est. Pour continuer à évoluer, j’ai besoin de SaintClaude. »

Cette pratique ne remplit pourtant pas la même fonction pour tous.tes. Diamond estime qu’il l’a aidé·e à panser les traces du harcèlement subi au collège. Sherry refuse, lui, d’en faire une thérapie : il y voit davantage la réalisation d’envies d’enfance longtemps contenues : « Vous ne pouvez même pas savoir la joie que j’ai ressentie quand j’ai pu marcher en talons hauts pour la première fois. »

Faire sauter les verrous du genre

Sous les tenues et le maquillage, la transformation met à l’épreuve les frontières du genre. Sur scène, SaintClaude cherche à libérer la masculinité de représentations qu’il juge trop étroites. « Il n’y a jamais de paillettes ou de formes fantasmagoriques pour représenter les hommes. J’amène juste la masculinité au-delà des carcans imposés. »

Cette réflexion s’est construite au contact de la ballroom parisienne. Entre 2021 et 2023, SaintClaude fréquente les entraînements et les balls, où il découvre une multitude de façons d’incarner le masculin et le féminin. « Dans la ballroom, on joue constamment avec les codes du genre. J’ai compris qu’ils n’avaient rien de figé. »

Chez Diamond, cette exploration se joue dans l’androgynie. « J’ai une dualité en moi, je suis androgyne, j’accepte ma part de masculinité comme ma féminité », explique-t-iel. Le drag ne consiste donc pas, pour iel, à imiter une femme mais à donner libre cours à une féminité que le corps masculin est encore souvent sommé de contenir. « En tant que Martiniquais.e, embrasser ma féminité, c’est me reconnecter à moi-même, à mon divin. »

En Martinique, ce brouillage des genres a déjà une scène : le carnaval. Lors du mariage burlesque du lundi gras, les hommes se déguisent en femmes et les femmes en hommes. Selon SaintClaude, la ressemblance avec leur travail s’arrête cependant au travestissement : là où le mariage burlesque joue de cette inversion sur le registre de la dérision, le trio revendique une démarche artistique construite. « On porte des propos, une histoire, des inspirations au-delà de “on singe la femme” », affirme-t-il. Qu’advient-il de ce brouillage des genres lorsqu’il sort du cadre carnavalesque ? « Pour les Martiniquais.es, le drag, c’est carnavalesque alors que ce n’est pas ça », tranche Diamond. Dans les faits, l’accueil est plus ambivalent. Iel dit susciter davantage la surprise et les compliments que les railleries. SaintClaude raconte avoir subi des agressions à Fort-de-France mais n’avoir, à l’inverse, jamais essuyé de réaction désagréable en achetant des vêtements féminins.

Copyright : Adeline Rapon

Queer et martiniquais·e : pourquoi faudrait-il choisir ?

S’affranchir des normes ne signifie pas renoncer à ses racines. Madras revisité chez Diamond, bélè réinterprété par SaintClaude, spiritualités afro-diasporiques chez Sherry Jones : le trio puise dans des héritages caribéens et africains pour les faire dialoguer avec une culture queer martiniquaise contemporaine.

Chez Diamond, celle-ci passe par le vêtement. Iel puise autant dans le dancehall et le shatta que dans les silhouettes de Thierry Mugler ou de Jean Paul Gaultier. Iel revient régulièrement au madras, que sa mère portait notamment pour les déjeuners dansants : une tenue synonyme d’élégance et de sortie. Aujourd’hui, iel le transforme à son tour : « Je modernise le madras en mélangeant des pièces masculines et féminines pour créer des ensembles hybrides et uniques. »

Diamond
Copyright : Adeline Rapon

L’univers de Sherry Jones puise dans différentes spiritualités afro-diasporiques, des traditions yoruba au vaudou et au Candomblé brésilien. Une esthétique qu’il accompagne d’une volonté de transmission. « Ici, c’est très mal perçu, le vaudou », constate-t-il. Son travail cherche à mettre en lumière ces spiritualités, leur rapport aux ancêtres et à la transmission. Sa féminité s’inspire aussi de femmes « à fort caractère », capables de s’imposer par leur seule présence : de Naomi Campbell aux femmes trans Elecktra et Cristina Ortiz, dite « La Veneno ». « Ce sont tous.tes ces femmes qui ont donné naissance à Sherry. »

Pour SaintClaude, les références s’accumulent sans souci des frontières. Son imaginaire puise autant dans son histoire familiale et les quartiers martiniquais que dans les multiples racines africaines, asiatiques, indigènes et américaines qui composent à ses yeux les identités caribéennes. À travers ses tenues et ses performances, il cherche ainsi à faire vivre cette mémoire plurielle, dans un souci de représentation et de justice, tout en la faisant dialoguer avec des influences contemporaines venues d’ailleurs. « Je ne me sens pas eurocentré dans mes inspirations », résume-t-il.

SaintClaude

Sur scène, ce métissage prend notamment corps dans son travail autour du bélè, la danse traditionnelle martiniquaise par excellence. « Ce n’est pas parce que l’on crée un nouvel espace que l’on en détruit un autre. Deux espaces peuvent coexister et se respecter mutuellement. » affirme-t-il. Selon SaintClaude, il s’agit « d’affirmer notre identité martiniquaise sans pour autant trahir notre identité queer », afin que cette dernière puisse elle aussi « trouver ses racines ».

Pour le trio, il n’y a donc pas à choisir. « On a le droit de se sentir martiniquais.es, de porter notre culture et de la traduire comme on le souhaite », défend SaintClaude. Face au sentiment que certaines formes culturelles seraient figées, l’artiste revendique le droit de les faire bouger de l’intérieur : « Je respecte ma culture mais j’ai le droit de l’exprimer comme je le souhaite. » Jusqu’à formuler une image qui résume leur démarche :

« Je veux que l’on soit un musée ambulant vivant de ce qu’est la Martinique. ».

Faire scène et durer

Encore faut-il disposer de lieux où montrer ce travail. Deux ans après le premier drag show organisé en Martinique, le 11 avril 2024, avec Soa de Muse et le soutien de Kap Caraïbe, la scène reste embryonnaire. Diamond, Sherry Jones et SaintClaude se produisent dans des bars, des lieux culturels ou lors d’événements privés. Selon iels, leur public demeure en partie communautaire, même si leurs apparitions devant des spectateurs non avertis commencent à élargir le cercle.

Derrière les shows se posent aussi des questions très matérielles : où répéter, qui produit, qui finance ? Le trio évoque des difficultés à financer une proposition artistique encore atypique sur le territoire. La Chéri’a, le show organisé à l’Ambassade en mai dernier, a ainsi vu le jour grâce à une collaboration avec la Station culturelle et Kap Caraïbe.

À défaut d’infrastructures constituées, les artistes fabriquent leurs propres conditions de travail : confection des tenues, entraînements et répétitions ponctuelles au Teyat Otonom Mawon (TOM). SaintClaude a pu observer dans la ballroom parisienne qu’une scène ne repose pas seulement sur celles et ceux qui montent sur le floor. Autour d’eux, d’autres fabriquent les practices, trouvent les lieux où se produire, imaginent les costumes et rendent finalement le show possible. Un modèle dont le trio pose aujourd’hui les premières briques en Martinique.

Aucun.e des trois ne vit encore exclusivement du drag. Diamond en rêve pourtant. Sherry Jones envisage de conjuguer peinture, drag et performance, tandis que SaintClaude multiplie les projets artistiques et souhaite découvrir d’autres scènes en « continuant à s’enraciner » en Martinique.

D’autres artistes souhaitent suivre leurs pas. Pour le trio, le défi est désormais de faire en sorte que cette scène puisse exister après eux.

« Maintenant, on a de nouveaux baby drags en Martinique qui comptent sur nous », constatent-iels.

« Il ne faut pas que ça naisse et s’arrête avec nous. »

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